En Inde, la révolte des paysans

Reportage

Les agriculteurs protestent massivement autour de la capitale depuis plusieurs semaines. Ils demandent le retrait de lois controversées qui libéralisent les marchés agricoles.

  • Vanessa Dougnac, correspondante à New Delhi,
  • le 23/12/2020 à 11:28
  • Modifié le 23/12/2020 à 16:45

Lecture en 7 min.

En Inde, la révolte des paysans
Des fermiers, rassemblés à Singhu, aux portes de New Delhi. Danish Siddiqui/Reuters

Taille haute et turbans de couleurs vives, les fermiers sikhs du Pendjab ont l’allure majestueuse. De nombreuses barbes sont blanches, les aînés ayant eux aussi décidé de quitter leurs champs de riz et de blé du grenier à grains de l’Inde, pour venir protester contre les réformes agricoles adoptées par le gouvernement du premier ministre Narendra Modi. Dans le froid hivernal du nord de l’Inde, la nuit tombe et les hommes se drapent dans leurs châles en buvant un thé, installés sur des couvertures, dans leurs tracteurs et leurs remorques aménagés pour faire le siège de New Delhi. Ils jouent aux cartes, écoutent la radio, regardent leur téléphone portable, chantent des hymnes et, surtout, ils discutent entre eux. La nuit sera longue, comme toutes celles passées ici depuis près d’un mois.

Un gigantesque campement aux portes de New Delhi

Depuis le 26 novembre, ces fermiers forment le gros bataillon des manifestants rassemblés à Singhu, aux portes de New Delhi, dans un gigantesque campement formé par leurs centaines de tracteurs, tentes, remorques et camions. Ce site de Singhu est le plus important des six ou sept autres points d’accès routiers à la capitale actuellement bloqués par des dizaines de milliers de paysans venus des États voisins d’Haryana, Uttar Pradesh, Pendjab et Rajasthan.i Pourquoi lire La Croix ? La Croix va sur le terrain et met en lumière des acteurs de l’actualité, célèbres ou modestes.+

Avec le soutien des syndicats paysans, des gurudwara (lieux de culte sikh) et de la riche diaspora originaire du Pendjab, une logistique impressionnante a été déployée : postes médicaux, tanks à eau, cuisines pour repas gratuits, distribution de vêtements, couvertures et autres nécessités. Elle est à l’image de la détermination des manifestants : les fermiers ont mis leur honneur en jeu dans le bras de fer engagé avec les autorités. « Nous ne partirons pas tant que les réformes ne seront pas retirées, jure Sukhir Singh, un fermier du Pendjab. Ces lois nous pousseront au suicide. Autant mourir ici. » Son beau-frère opine :« Nous ne rentrerons dans nos villages qu’en vainqueurs. » Newsletters La Croix i L’édition de 19H

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Une réforme sans concertation

L’objet de cette colère est l’adoption, fin septembre, de trois lois qui marquent un tournant vers la libéralisation du secteur agricole. Désormais, les paysans peuvent vendre leurs denrées, sans intermédiaires, à des acheteurs privés et court-circuiter les « mandis », les vieux marchés réglementés, où l’État assurait un prix minimal sur certains aliments de base, principalement le blé et le riz.

D’emblée, la méthode du gouvernement a provoqué la consternation : les réformes ont été introduites en pleine crise sanitaire, sans aucune concertation avec les syndicats paysans ni avec les États indiens. « C’était une stratégie mûrie et la crise sanitaire a créé une opportunité pour le gouvernement », estime le politologue Rahul Verma, du Centre for policy research. La voie imposée par Narendra Modi entend limiter un interventionnisme très coûteux pour l’État et mise sur la concurrence entre des opérateurs privés pour faire augmenter les revenus des agriculteurs.

La crise agraire s’intensifie

Le recul de l’État dans le secteur suscite cependant une immense inquiétude dans les campagnes, tant le monde paysan se porte mal. Les agriculteurs sont de plus en plus vulnérables, dans un contexte de crise agraire qui s’intensifie. En 2019, 10 281 Indiens vivant de l’agriculture se sont suicidés. La problématique de la fragmentation des terrains agricoles est un cycle infernal, avec 86,2 % des agriculteurs ne possédant que des surfaces de moins de 2 hectares. Désormais, les paysans redoutent de devenir les victimes des intérêts des géants de l’agroalimentaire et de la distribution.

« Les grandes compagnies vont ruiner nos vies ! », lance Prem Singh, un fermier de 50 ans. Il a rejoint le site de Singhu avec une vingtaine d’hommes de son village du Pendjab. Dans leurs rangs, le discours anticapitaliste est devenu la norme. « Boycottez Reliance !», peut-on lire sur une pancarte accrochée à un tracteur qui cible ainsi le conglomérat de l’homme d’affaires Mukesh Ambani. D’autres écriteaux visent celui de Gautam Adani. Ces deux milliardaires indiens sont suspectés de vouloir exploiter la filière sur le dos des paysans. « Ce gouvernement travaille pour Adani et Ambani, par pour nous, affirme Gurdeep Singh, représentant d’un syndicat paysan. Ils vont nous prendre nos terres de force. Nous voulons garder le système des mandis et des prix minimaux ! »

Le risque des monopoles

« Au lieu de la peur, c’est un sentiment de bonheur qui devrait accompagner l’entrée des grandes firmes sur le marché agricole, commente MJ Khan, président de la Chambre de l’alimentation et de l’agriculture de l’Inde. La libéralisation des échanges favorise toujours les producteurs. » Aux yeux de Bruno Dorin, économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) en poste à New Delhi, les conséquences possibles sont plus complexes : « L’implication de multinationales indiennes, capables de fournir d’importants investissements de stockage ou de réfrigération, pourrait conduire à ce qu’elles acquièrent localement des positions monopolistiques, autrement dit le pouvoir de contrôler les prix. » À lire aussi En Inde, le spectre de la faim

Nombre d’experts s’accordent néanmoins sur la nécessité de réinventer le système subventionné, hérité de la révolution verte. Ce modèle a promu des cultures à haut rendement, principalement le blé et le riz, au moyen de semences développées par les chercheurs indiens. « Il s’agissait d’en finir avec les grandes famines et d’assurer l’indépendance alimentaire de l’Inde, tout en garantissant aux producteurs de riz et blé un revenu décent grâce à un prix de soutien minimum (MSP), explique l’économiste Bruno Dorin. Cela a admirablement fonctionné. » Aujourd’hui encore, les quantités de blé, de riz, et d’une vingtaine d’autres denrées achetées par les pouvoirs publics sont revendues à très bas prix aux plus pauvres dans des échoppes gouvernementales. Et, dans le ronronnement des tracteurs et des pompes à eau, les champs de riz et de blé du Pendjab ont prospéré. Certains fermiers sont même devenus très riches.

Un désastre écologique

Mais le revers de la médaille est lourd. Ces cultures à haut rendement nécessitent une irrigation intensive et un recours massif aux pesticides et aux engrais. Les résultats de ces pratiques débridées et de la course aux rendements ont été amplement documentés : assèchement des nappes phréatiques, pollution de l’eau et de l’air, saturation des sols. Un désastre écologique sans précédent.En Inde, la révolte des paysans

Dans une manifestation à la frontière de Singhu, près de Delhi. / DANISH SIDDIQUI/REUTERS

À cela s’ajoute le déséquilibre nutritionnel de la population indienne qui a axé son alimentation sur le riz et le blé. « En ce sens, la sécurité alimentaire prétendue de l’Inde est un leurre », commente Bruno Dorin. Et les fermiers du Pundjab payent le prix de ces politiques agricoles. « Le système de la révolution verte est devenu un piège pour ces fermiers qui, malgré des perfusions de subventions, ont des coûts de production en augmentation, résume l’économiste. Le gouvernement Modi a vu cette impasse avec justesse, mais la solution qu’il propose, comme dans d’autres secteurs, est de donner la main aux multinationales indiennes. »

32 milliards de dollars de subventions

Le coût de ce système pour les finances publiques est un autre aspect du problème. D’après le président de la Chambre de l’alimentation et de l’agriculture de l’Inde MJ Khan, 45 % des 200 millions de tonnes de riz et de blé produits chaque année au Pendjab sont achetés par les autorités au prix de soutien minimal (MSP). « L’idée était d’intervenir pour garantir un prix de base et empêcher la chute des prix, mais malheureusement le MSP est devenu le prix maximum, les marchés ne proposant pas au-delà, affirme-t-il. Année après année, ces surplus de riz et de blé sont devenus très coûteux pour le gouvernement, qui est obligé de les acheter. »

Le soutien aux intrants pèse lourd lui aussi dans la balance. « Les seules subventions publiques à l’électricité, pour pomper l’eau, et aux engrais chimiques, avoisinent 2 milliards de dollars par an pour ce petit État qui ne représente que 3 % de la surface nette cultivée en Inde », souligne Bruno Dorin. À l’échelle de l’Inde, 32 milliards de dollars de subventions sont octroyés aux agriculteurs chaque année.

Les mandis sur la sellette

Symboles de l’organisation « à l’ancienne », les 6 630 mandis, ces marchés agricoles réglementés par l’État, sont sur la sellette. Vétustes et poussiéreux, ils sont plus au moins fonctionnels suivant les régions. Chaque mandi est régulé par un Comité du marché des produits agricoles (APMC), auxquels les agents intermédiaires versent une taxe correspondant à 1 % de leurs ventes. Chacun y a ses habitudes.

Dans le nord de Delhi, le mandi d’Azadpur, dédié aux fruits et aux légumes, est une gigantesque ruche au sein de laquelle les petits paysans confient leurs denrées à des agents, qui vendent ces produits aux enchères et payent les fermiers sur le champ. Ils facilitent transaction, stockage, emballage et livraison aux clients de la filière agroalimentaire. Ce matin de décembre, Dinesh Kumar a fait quatre heures de route pour livrer ses 50 kg de betteraves, pendant que Vishal Gupta, le roi du poivron vert, surveille ses 200 porteurs depuis le trône de sa chaise en plastique. Lui prélève 5 % de commission à ses clients. Comme les autres agents, il revendique la solidarité avec ses petits producteurs : « Nous sommes à leur service et leur bien-être dépend du nôtre. »

D’autres voies possibles

Les réformes n’entendent pas démanteler ces marchés, mais encourager d’autres possibilités. « La vraie question ne vise pas une opposition entre régulation et libre marché, mais plutôt le type de réglementation désormais prévue », écrit l’économiste Jean Drèze dans The Economic Times. D’après lui, les futures décisions en matière de réglementation des marchés reviendront davantage au gouvernement central qu’aux différents États, favorisant probablement les intérêts des géants agroalimentaires.En Inde, la révolte des paysans

Dans l’immédiat, les manifestations du monde agricole, électorat crucial qui a la sympathie des Indiens, ne faiblissent pas. / ADNAN ABIDI/REUTERS

Selon une étude récente de l’université de Pennsylvanie, d’autres voies auraient dû être explorées, et notamment la rénovation des mandis. « Il serait beaucoup plus prudent d’augmenter l’investissement public dans l’agriculture en termes d’infrastructures et de programmes de soutien aux revenus, alerte l’étude. Il est impératif que l’État investisse dans la rénovation des marchés. »

Dans l’immédiat, les manifestations du monde agricole, électorat crucial qui a la sympathie des Indiens, ne faiblissent pas. « Elles sont certainement les plus importantes de la décennie, estime le politologue Rahul Verma. Le moindre faux pas des autorités pourrait faire basculer la situation et provoquer une solidarité massive des autres paysans de l’Inde. » Les négociations entre les syndicats paysans, qui exigent le retrait des lois, et le gouvernement, qui ne veut pas faire marche arrière, n’aboutissent pas. À Singhu, les fermiers s’apprêtent encore à passer une nouvelle nuit dans leurs camions aménagés.

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Un modèle agricole qui atteint ses limites

L’Inde possède la deuxième surface agricole au monde.

Elle doit nourrir 17 % de la population mondialeavec moins de 4 % des ressources planétaires en eau et 4 % des terres agricoles. La sécurité alimentaire demeure un enjeu essentiel dans un pays comprenant près de 190 millions de personnes en situation de sous-alimentation.

58 % de la population indienne, soit près de 800 millions de personnes, vivent de l’agriculture.

L’agriculture contribue à 16 % du PIB indien (30 % au début des années 1990). Elle souffre de rendements faibles et d’une mécanisation peu développée.

85 % des agriculteurs possèdent moins de deux hectares de terre, et la taille moyenne des exploitations continue de diminuer.

L’État du Pendjab devrait avoir épuisé ses ressources en eaux souterraines d’ici à 2039.

Plus de 300 000 paysans se sont suicidés depuis les années 1990.

Source: https://www.la-croix.com/Economie/En-Inde-revolte-paysans-2020-12-23-1201131653

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