En tracteur, des milliers d’agriculteurs indiens assiègent New Delhi

La colère gronde parmi les agriculteurs indiens. [RTS]
La colère gronde parmi les agriculteurs indiens. / 19h30 / 2 min. / le 9 décembre 2020

Depuis le 27 novembre, des dizaines de milliers d’agriculteurs indiens mènent un siège aux portes de la capitale New Delhi, pour protester contre des réformes agraires. Mardi, d’autres secteurs se joignent à eux pour une journée de grève nationale.

Plus de 100’000 personnes sont actuellement massées aux portes de New Delhi. Depuis 11 jours, ces agriculteurs et agricultrices, venus en tracteur des quatre coins du pays, attendent de pouvoir entrer dans la ville.

Face à eux, des rouleaux de barbelés et des camions de police les en empêchent. Alors ils restent là, dans des campements de fortune, faisant face au froid hivernal pour mener un siège sur les routes nationales, et ainsi couper l’accès à la capitale.

Ils se mobilisent contre trois nouvelles lois qui libéralisent le secteur agricole. Jusqu’ici, leurs transactions devaient se faire sur un marché régulé où un prix minimum est garanti pour les denrées essentielles.

Mais ce système est défaillant et 90% des agriculteurs n’obtiennent pas ce prix, ce qui contribue à la grande misère du monde paysan indien. Ainsi, les suicides d’agriculteurs se comptent par milliers ces dernières années en raison de l’endettement et de la sécheresse, dans un pays où deux personnes sur trois vivent en zone rurale.

Les agriculteurs indiens qui protestent aux abords de New Delhi affrontent l'hiver dans des campements de fortune. [Danish Siddiqui - Reuters]Les agriculteurs indiens qui protestent aux abords de New Delhi affrontent l’hiver dans des campements de fortune. [Danish Siddiqui – Reuters]

Une libéralisation controversée

Le gouvernement affirme vouloir créer de nouveaux débouchés en faisant appel au secteur privé. Ces lois autorisent les entreprises à passer des contrats directement avec les paysans. Mais le parti du Congrès, principal parti d’opposition, accuse ces réformes de mettre les paysans à la merci des gros acheteurs privés, sans aucun pouvoir de négociation.

Des grandes entreprises vont s’emparer des terres et les agriculteurs ne seront plus que des ouvriers à leur merci. Jasbir Singh Piddi, vice-président du “Kisan Mazdoor Sangharsh Committee”

Parmi les agriculteurs qui craignent la libéralisation, il y a Azad Veer Singh: “Nous pouvons déjà faire affaire avec les entreprises privées. Par contre, le marché public nous assure un prix minimum. Mais comme le nouveau système privilégie les entreprises privées, le marché public va disparaître et ces compagnies vont décider des prix qui les arrange.”

“Si ces lois sont maintenues, des entreprises comme Adani vont s’emparer des terres et les agriculteurs ne seront plus que des ouvriers à leur merci”, assure Jasbir Singh Piddi, vice-président du Kisan Mazdoor Sangharsh Committee, qui participe au mouvement de contestation.

Un agriculteur près de barricades de police pour empêcher les agriculteurs d'entrer dans la ville de New Delhi, le 3 décembre 2020. [Danish Siddiqui - Reuters]Un agriculteur près de barricades de police pour empêcher les agriculteurs d’entrer dans la ville de New Delhi, le 3 décembre 2020. [Danish Siddiqui – Reuters]

La crainte du monopole

Ces dizaines de milliers d’agriculteurs sont en majorité venus des Etats du Pendjab et de l’Haryana, qui constituent les greniers à riz et à blé du pays. Dans ces régions, le soutien public aux prix fonctionne et ces paysans sont parmi les plus riches et éduqués du pays. Ils ont donc beaucoup à perdre avec la libéralisation.

Ces compagnies vont aider à moderniser l’agriculture indienne. Chengal Reddy, président du consortium des agriculteurs indiens

Mais de manière générale, l’arrivée des entreprises privées dans le secteur agricole, sous cette forme dérégulée, ne semble pas non plus être la recette miracle pour les régions les plus pauvres, estime Bruno Dorin, agronome et économiste, détaché au Centre des sciences humaines de New Delhi: “Là où les opérateurs privés vont s’installer, ils auront le monopole d’achat et on peut sérieusement douter qu’ils vont assurer un prix au moins aussi élevé qu’actuellement.”

À l’inverse, le consortium des agriculteurs indiens, une association de recherche sur le monde agricole, voit cette réforme d’un oeil positif. Son président, Chengal Reddy, espère que ces compagnies investiront dans le secteur. “Quand je passe un contrat avec une entreprises agroalimentaire, cela m’oblige à améliorer la qualité et le rendement. Ces compagnies vont donc aider à moderniser l’agriculture indienne. Par contre, le gouvernement doit s’assurer que toute personne qui achète en dessous du prix minimum garanti sera poursuivie au pénal.”

Des milliers d'agriculteurs indiens manifestent aux portes de New Delhi, le 3 décembre 2020. [Keystone]Des milliers d’agriculteurs indiens manifestent aux portes de New Delhi, le 3 décembre 2020. [Keystone]

Le gouvernement obligé de négocier

Cette contestation, la plus importante depuis la crise du coronavirus, oblige le gouvernement de Narendra Modi à négocier. Un fait rare pour une administration habituée à passer ses réformes de manière autoritaire. Mais, dans ce cas, le blocage empêche les produits alimentaires d’arriver dans la capitale, faisant grimper les prix.

Ce mardi, alors que les négociations piétinent, les partis d’opposition et des syndicats d’autres secteurs ont rejoint le mouvement, pour une journée de grève nationale.

>> Les précisions de Tout un Monde:

Des dizaine de milliers d'agriculteurs indiens ont déferlé aux portes de New Delhi en tracteurs. [Adnan Abidi - Reuters]
Grève généralisée en Inde / Tout un monde / 4 min. / le 8 décembre 2020

Sébastien Farcis / Mouna Hussain avec agences Publié le 8 décembre 2020 à 08:49 Modifié le 9 décembre 2020 à 20:34

Heurts et tensions avec le Canada

La situation s’était envenimée le second jour de la mobilisation. La police avait fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau contre des agriculteurs marchant en direction de New Delhi.

Des centaines de policiers avaient été déployés en divers points d’entrée de la capitale avec des camions de sable. Ils avaient installé des barrages équipés de fil de fer barbelé pour bloquer l’arrivée des manifestants.

Un policier face à un agriculteur pendant une manifestation le 27 novembre contre les réformes agraires. [Danish Siddiqui - Reuters]Un policier face à un agriculteur pendant une manifestation le 27 novembre contre les réformes agraires. [Danish Siddiqui – Reuters]

Quelques jours plus tard, le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, avait diffusé une vidéo sur Twitter dans laquelle il qualifiait de “préoccupantes” les informations qui rendaient compte de ces heurts.”Le Canada sera toujours là pour défendre les droits de la protestation pacifique”, avait-il souligné.

Le ministère indien des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur du Canada à New Delhi et l’a prévenu que les propos de Justin Trudeau et d’autres membres du Parlement canadien constituaient une “ingérence inacceptable” dans les affaires intérieures du pays.

“De tels actes, s’ils se poursuivaient, auraient un impact sérieusement préjudiciable aux relations entre l’Inde et le Canada”, avait alors souligné le ministère dans un communiqué.

Source: https://www.rts.ch/info/11806341-en-tracteur-des-milliers-dagriculteurs-indiens-assiegent-new-delhi.html

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