Les paysans expriment leur colère dans une Inde en récession

Les paysans indiens continuent de s’opposer à une plus grande libéralisation de leur secteur. Ils craignent à terme un désengagement de l’Etat, alors que l’économie est officiellement entrée en récession au deuxième trimestre 2020.

Asie & Pacifique

Des agriculteurs protestent contre la nouvelle loi sur leur secteur, près de Delhi, alors que le pays connaît une sévère récession
Des agriculteurs protestent contre la nouvelle loi sur leur secteur, près de Delhi, alors que le pays connaît une sévère récession (Anushree Fadnavis/REUTERS)

Par Carole DieterichPublié le 30 nov. 2020 à 07:46 Mis à jour le 30 nov. 2020 à 15:09

C’est une première historique dont l’Inde se serait bien passée. Au mois de septembre, le géant sud-asiatique est officiellement entré en récession. Au deuxième trimestre (juillet-septembre), à cause comme partout du Covid-19, la croissance indienne s’est contractée de 7,5 % en glissement annuel.

La baisse se révèle finalement inférieure aux prévisions de la banque centrale, qui tablait sur une chute de 8,6 % pour le deuxième trimestre, et elle marque une amélioration sensible par rapport aux chiffres du premier trimestre. Sur la période avril-juin, le PIB de l’Inde avait plongé de 23,9 %.

Une récession majeure

Ces deux trimestres consécutifs de contraction marquent techniquement l’entrée de l’Inde en récession , pour la première fois depuis l’indépendance, en 1947. Cette contre-performance reflète les difficultés de la troisième économie d’Asie à relancer l’activité après un confinement très strict de plusieurs semaines, imposé dès le mois de mars dans l’espoir d’endiguer la progression du coronavirus.

Au deuxième trimestre, seules les activités manufacturières, la consommation d’électricité et de gaz, ainsi que l’agriculture ont progressé. Cette dernière était déjà la seule à ne pas avoir fait les frais de la pandémie au premier trimestre.

En revanche, le monde paysan traverse actuellement une autre crise. Depuis plusieurs jours, des milliers d’agriculteurs convergent vers la capitale indienne pour dire leur colère contre une plus grande libéralisation de leur secteur, actée par le Parlement fin septembre.

Ces réformes autorisent désormais les paysans à vendre leurs produits à un acheteur de leur choix et aux prix de leur choix en dehors des « Mandis », les marchés agricoles réglementés par l’Etat. Le gouvernement assure que cela leur permettra d’augmenter leurs revenus grâce à une concurrence accrue.

Mais les paysans ne le voient pas du même oeil. « L’agriculture deviendra un business aux mains de quelques grands groupes, dans un pays où 70 % de la population dépend de manière directe ou indirecte de ce secteur, c’est du suicide », estime Avik Saha, secrétaire du All India Kisan Sangharsh Coordination Committee, qui regroupe 250 des 500 organisations paysannes participant aux manifestations .

Venus à pieds, en voiture ou en tracteur du Pendjab mais aussi du Rajasthan, de l’Haryana et de l’Uttarakhand, les paysans indiens se sont d’abord heurtés aux barricades érigées par les autorités. Ces dernières n’ont pas hésité à recourir aux canons à eau et même à des tirs de gaz lacrymogène, avant de laisser les agriculteurs entrer vendredi dans la capitale pour exercer leur droit à manifester.

« Au moins 200.000 agriculteurs sont rassemblés à l’intérieur et aux abords de Delhi pour demander le retrait des lois agricoles et ils resteront fermement assis là jusqu’à ce que le gouvernement accepte de dialoguer », assure Avik Saha. Munis de couvertures pour affronter le froid hivernal et de nourriture, ils sont déterminés à tenir le siège aussi longtemps que nécessaire.

Crainte de libéralisation

Face à cette fronde, le gouvernement a finalement proposé ce week-end de discuter avec les agriculteurs mais uniquement à condition qu’ils se rendent tous sur un terrain dédié pour manifester et mettent fin au blocage des routes qui mènent à la capitale. Une offre qu’ils ont fermement refusée dimanche après-midi.

Les agriculteurs craignent que ces réformes ne soient qu’un premier pas vers la suppression du système de prix minimum garantis par l’Etat sur la vente de certains produits agricoles, hérité de la révolution verte. « Pour les paysans, c’est une question de vie ou de mort car la volatilité du marché est ce qui tue les agriculteurs », résume Devinder Sharma, un spécialiste indien de l’agriculture.

Carole Dieterich (Correspondante à New Delhi)

Source: https://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/les-paysans-expriment-leur-colere-dans-une-inde-en-recession-1269454

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