Inde : les paysans ont-ils fait plier Narendra Modi ?

Analyse

Après six semaines de mobilisation acharnée des paysans contre les réformes agricoles, la Cour Suprême indienne a suspendu « jusqu’à nouvel ordre » l’application de trois lois controversées. Loin de s’en contenter, les agriculteurs craignent une manipulation du gouvernement pour éteindre le feu.

  • Caroline Vinet,
  • le 15/01/2021 à 12:20
  • Modifié le 15/01/2021 à 12:23

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Inde : les paysans ont-ils fait plier Narendra Modi ?
Rassemblement d’agriculteurs pour protester contre les nouvelles lois agricoles dans la banlieue de New Delhi, en Inde, le jeudi 7 janvier 2021. Altaf Qadri/AP

L’objectif est clair : déminer le vaste mouvement contestataire agricole installé aux portes de Delhi depuis la fin novembre. Aux dizaines de milliers d’agriculteurs indiens qui réclament l’abrogation de la réforme agricole votée en catimini le 20 septembre, la Cour suprême a répondu par le statu quo. « Nous allons suspendre l’application des trois lois agricoles jusqu’à nouvel ordre », a déclaré mardi 12 janvier le président de la plus haute juridiction indienne, Sharad Arvind Bobde.

Un comité de quatre experts doit voir le jour pour jouer les médiateurs entre paysans et gouvernements, a également promis la Cour Suprême. « C’est une façon de noyer le poisson », décrypte sobrement Gilles Boquerat, spécialiste de l’Asie du Sud à la Fondation pour la Recherche stratégique (FRS), à Paris. Newsletters La Croix i Edition Sciences & Ethique

La partialité de ce futur comité fait peu de doute aux yeux des agriculteurs. La Cour Suprême est accusée de faire le jeu du gouvernement après avoir tranché à plusieurs reprises en sa faveur ces derniers mois. « Elle ne s’est pas prononcée sur la constitutionnalité même des lois, ce qui est pourtant son rôle », fait remarquer le chercheur.

Refondre le système agricole indien

En jeu, cette vaste réforme vise à libéraliser le marché agricole indien connu pour être très protecteur pour les producteurs. Jusqu’à présent, les paysans pouvaient vendre leur production sur des marchés régulés par l’État – des « mandis » – pour un prix minimum garanti sur des aliments de base tels que le blé et le riz. La nouvelle réglementation doit permettre de court-circuiter ce système et de vendre directement à des acheteurs privés.

Pour le premier ministre, Narendra Modi, ce changement doit favoriser le revenu des agriculteurs et leur permettre « de vendre leurs produits n’importe où dans le pays ». Mais pour les premiers concernés, la crainte de ne pas faire le poids face aux grandes industries de l’agroalimentaire et de voir leurs revenus chuter l’emporte. 85 % des agriculteurs possèdent en effet moins de deux hectares de terre et la majorité d’entre eux sont pauvres.

La colère ne faiblit pas

Ce système est hérité de la « révolution verte » des années 1960. Pour mettre un terme aux famines, le pays s’est tourné vers une agriculture à haut rendement, telle que le blé et le riz, et a encouragé l’usage massif d’engrais et de pesticides. « L’inconvénient est que l’État est confronté à des surplus céréaliers considérables », soulève Gilles Boquerat, pour qui la réforme est « aussi une façon de pousser les agriculteurs à produire autre chose que du blé et du riz comme l’horticulture. »

Dans les rangs des manifestants, la colère ne faiblit pas. Déterminés à faire le pied de grue aux abords de la capitale malgré le froid et le chaos du Covid-19, ils continuent de demander l’annulation pure et simple de la réforme. À défaut d’être entendus, ils entendent bien défier le gouvernement. Rendez-vous est donné dans la capitale indienne le 26 janvier à l’occasion du jour anniversaire de la Constitution et de son traditionnel défilé militaire… et peut-être bientôt de tracteurs ?

Source: https://www.la-croix.com/Monde/Inde-paysans-ont-ils-fait-plier-Narendra-Modi-2021-01-15-1201135096

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